Accueil arrow In Memoriam arrow «Il faisait de l'amitié une prouesse quotidienne» - Par Michel Deguy
«Il faisait de l'amitié une prouesse quotidienne» - Par Michel Deguy Version imprimable Suggérer par mail

«Nous sommes dévastés. Chaque fois unique, la fin du monde... Octobre 2004 : le monde ne manque pas de fin, mais la mort de Jacques Derrida en est une. Et le monde, au sens usité, pas seulement le monde universitaire ou le monde de l'esprit, mais le monde politique, le monde en transformation, le cours du monde en est affecté, si la pensée peut encore y jouer son rôle de levain.

«Jacques Derrida, un admirable, unique, immense écrivain français, francophone, aura cessé de travailler à cette date. Je le dis avec ce futur antérieur qui fut, et est, l'un des opérateurs puissants de sa pensée, de son écriture, pour indiquer que, si les médias, l'information, nous font part en même temps que de sa mort de beaucoup d'événements bouleversants, celui-ci sera, avec le recul qui commence, l'un de ceux qui marquent l'annale, la décennie, la houle des générations d'un siècle.

«Je pense non seulement à ses tout proches que le deuil submerge, mais à ses amis écrivains dont le génie s'entretenait avec le sien, avant tout peut-être à Hélène Cixous et à Jean-Luc Nancy. L'amitié : la générosité, la fidélité, l'attention inouïe qui est la proue de l'âme orientant l'esprit (comme le répète la tradition française de Pascal à Simone Weil), Jacques Derrida en a fait une prouesse quotidienne, émerveillante. Si le poète est «l'ami de la maison», comme aimait le redire Heidegger, l'un de ses maîtres, Jacques Derrida aura été l'ami de l'école, l'ami de la langue et de la littérature françaises, l'ami de la philosophie. Cinquante années d'enseignement, de responsabilités, de génialité philosophique ont déposé une oeuvre aux cent ouvrages dont la lecture attend les «nouveaux venus» (Arendt), et que le terme de «déconstruction» condense, si nous ne sommes ni simplificateurs ni infidèles.

«Nous, les très vieux amis, et qui faisons génération au fond de la scène, la tristesse d'abord nous emporte, sans nous pousser à renoncer à rien : les grandes oeuvres du grand âge à venir étaient encore son avenir et le nôtre. Son espérance d'une «démocratie à venir», d'une communauté à réinventer, d'une translatio studiorum ou lecture déconstructrice, nous en prenons le relais ­ pour le transmettre.»

Philosophe et poète,
il enseigne la littérature française à l'université Paris-VIII et est rédacteur en chef de la revue Po & sie.

lundi 11 octobre 2004 (Liberation - 06:00)

 
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