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POSOLOGIE. DE JACQUES DERRIDA

Une lettre sur Papier Machine

                                                            

un jour de l’an 2001

                                                                      

            Cher Jacques Derrida,

            Ainsi il n’y aurait ni début ni fin.

            Comment pourrait-il y en avoir, d’ailleurs ?

            Non, ce qu’il y aurait éventuellement, c’est un dispositif particulier, un jeu, auquel on rejoue à chaque fois ; on bat les cartes (on les mélange), on commence une nouvelle partie, il y a nouvelle donne. Le jeu, c’est l’assemblage des règles, du lieu et du moment, des joueurs présents, des ustensiles ou des symboles, etc. La présence ou l’absence de l’un ou l’autre de ces éléments modifie passablement le polygone du jeu.

            Il n’y pas deux parties pareilles : le polygone est toujours différent. Le jeu c’est toujours la même chose, mais c’est toujours aussi autre chose — c’est même là son intérêt. C’est toujours nouveau. Mais c’est toujours le même jeu, et souvent c’est même (un) vieux jeu.

            Ainsi il ne saurait y avoir de début ni de fin ; une partie nouvelle plutôt, qui ne commence vraiment jamais pour la première fois, et qui ne s’arrête vraiment jamais.

            Il n’y a pas de début ni de fin, il n’y a qu’un polygone qui, tel Romulus traçant du pied les frontières de la Ville, définit un dedans et un dehors. Polygone hors duquel on est hors-jeu ; et en jeu à l’intérieur.

 

*


Car il serait néanmoins question de votre œuvre. Vous avez parlé quelque part, dans Politique de l’amitié, du « grand œuvre » de Maurice Blanchot. Cela signifierait-il peut-être qu’on distingue dans une œuvre des textes plus ou moins importants ? Sans doute. Ou bien, par un glissement de genre, qu’on se place sur le terrain du « bâtiment » : qu’on distingue dans une œuvre ce qui appartient au gros œuvre, et ce qui appartient à ce qu’on appelle le second œuvre. Ce qui pose les fondations, définit les grandes masses, les grands vides, les grandes relations entre eux ; et ce qui correspond à un travail puis minutieux, plus lent aussi, porté sur les finitions, la subtilité, les nuances. Peut-être.


Il est question en tout cas de l’œuvre, de votre œuvre et de la notion d’œuvre en général : cette faculté qu’à une œuvre d’échapper à toute interprétation, à tout filet, y compris quantitatif : une œuvre est inépuisable, elle est infinie, elle ne s’arrête pas seulement à la mort de son auteur, mais aussi à son corps, puis le dépasse, embrassant lecteurs et bibliothèques de part le monde et les âges.


Votre œuvre, cher J.D., à ce jour, en 2001, comporte plus de quatre-vingt textes publiés, de l’article de quelques pages au gros volume de 500. On peut raisonnablement penser que la taille moyenne de l’un de vos livres serait de 200 pages. Ce qui fait plus de 150 000 pages de Derrida noircies par vous.


Je lis l’une de vos pages en 1 minute 30, environ (c’est tout de même de la philosophie, écrite sur des livres de format assez grand), ce qui représente en 225 000 minutes de lecture soit 375 heures de travail. Un lecteur, qui bénéficierait des 35 heures, et dont la tâche serait de lire les œuvres d’autrui en entier, aurait avec vous une mission de 53 jours soit un peu plus de deux mois de boulot.


Mais il aurait des motifs d’être déçu, puisque, ayant toujours le retard de la lecture sur celui de l’écriture et de la publication, il ne pourrait jamais compléter sa soif de Derrida, puisque vous-mêmes publiez encore près de cinq livres par an, et je suis sûr que d’ici à ce que vous lisiez cette missive, de nouveaux livres se seront ajoutés à votre œuvre, redéfinissant le polygone, rendant toute interprétation antérieure caduque.


Mais c’est le jeu, n’est-ce pas ?


Il n’est pas possible de lire tout Derrida, du moins je ne le crois pas, du moins je crois et suis même sûr que l’on ne peut jamais tout lire d’un auteur. On ne lira jamais tout et, entre ce qui nous manque et ce qu’on lit mal, toujours quelque chose nous échappe.


Pour ma part, en ce lieu et en ce moment (dans cette missive en 2001), je me contenterai de revenir sur un seul de vos ouvrages, précisément le dernier d’entre eux, le dernier que vous ayez publié. Il s’agit de Papier Machine, qui date de 2001, et que j’abrégerai par la suite PM, pour ne pas perdre de temps. C’est votre dernier livre, mais je sais que ce n’est pas votre dernier livre.



LE DERNIER LIVRE


Comme c’est votre dernier livre et que c’est de lui que je parle, il est dans mon propos l’unique ouvrage en jeu. Mais je sais aussi que ce n’est pas le seul que vous ayez écrit.


D’emblée, deux remarques s’imposent. Première remarque : unique, il n’est pas unique, et ‘unique’ ici porte deux sens. 1. Il est le seul : il est le seul dont je vais parler, mais il n’est pas le seul qui existe, il y en a bien d’autres, plus de quatre-vingt autres. 2. Il est unifié, intègre, entier, tel qu’en lui-même, il est celui-là qui est le dernier paru en 2001, or il n’est pas intègre, unifié ; au contraire il est éclaté : il désigne presque tous vos autres livres ; il est un peu un prétexte à tous vos autres livres (nous y reviendrons).


Mais pour cela il est aussi le seul et l’unique, le premier, le prime livre, celui qui guide et mène aux autres. Il est comme un abrégé de Derrida, ou un vade-mecum. Nous y reviendrons aussi.


Deuxième remarque : il est le dernier mais déjà il n’est plus le dernier ; non seulement on peut imaginer et souhaiter que vous écrivez, êtes en train d’écrire, ou avez écrit le suivant, celui qui deviendra le dernier. Mais en son sein même, ce dernier livre, désigné comme tel, aujourd’hui en 2001, ce dernier livre porte déjà le suivant. Peut-être chaque livre porte-t-il un peu le suivant, par son ton ou l’avancée (si on espère avancer avec des livres) par rapport au précédent. C’est ici l’économie de l’œuvre qui est en jeu : ne peut-on pas penser que chaque livre désigne un livre à venir, livre ultime et définitif, le livre parfait de l’œuvre, qu’on appelle communément le chef d’œuvre ?


Ce livre-ci porte le suivant par deux fois, par deux fois il désigne un livre à paraître ; dans l’un des textes qui le compose, vous évoquez « tel texte sur Lyotard — à paraître » (PM 389), texte pour l’instant anonyme ; mais également un autre, mais ici on peut se dire que vous n’y êtes pour rien — ou presque rien, un peu quand même, puisque vous êtes l’auteur : dans la liste des livres publiés, on voit qu’est déjà sorti, alors que PM date de 2001, le texte suivant, Artaud le MOMA paru, lui, en 2002 (PM 401). Or mon exemplaire est formel. Il a été « achevé d’imprimer pour le compte des éditions Galilée par l’imprimerie Floch à Mayenne en septembre 2001 » (PM 408). Il n’est pas utile je crois de se renseigner auprès de l’imprimerie Floch à Mayenne pour avoir la preuve de cette annotation.


Ainsi ce livre PM est intéressant à plusieurs titres — et un titre est important, vous dites vous-même qu’ « un titre est toujours un nom » (PM 288). Il est intéressant pour son titre, déjà, donc : Papier Machine ; il est intéressant parce qu’il est à la fois le dernier livre et aussi le premier livre ; il est un point de rencontre dans ce que nous appellerons par commodité, ici et maintenant, votre œuvre.


Il est d’autant plus intéressant qu’il porte en lui une sérieuse réflexion sur le livre, et c’est le texte liminaire, ce qui est, dans une œuvre, une place de choix, la place de celui qui ouvre le jeu, la place à l’ouverture de l’ouvrage. Précisément, ce texte s’intitule « Le livre à venir ».


Vous voyez mon petit jeu : je vous parle du dernier livre, qui est aussi, sans doute, un synonyme du « dernier mot ». Or ces mots de « dernier mot » font de suite penser au « dernier mot » de Blanchot, non le dernier mot qu’il a proféré (puisqu’il est toujours en vie à l’heure où j’écris ces lignes), mais au thème (je n’ose parler de concept chez Blanchot) du « dernier mot », thème dont vous rappelez, vous-même, les trois apparitions, dans un autre texte important, « Comme si c’était possible, “within such limits” » (PM 284n1).


Et tout le monde aura compris que votre titre : « Le livre à venir » fait de suite référence à un titre célèbre de Blanchot, Le livre à venir. Poussant votre espièglerie à son comble, vous décevez tout de suite l’intelligence du lecteur.


Tout titre est un nom, et le problème du titre est exposé dès le début de ce livre, pages 18 et suivantes. Il est question de titre, donc de livre nommé, c’est-à-dire livre susceptible d’être archivé dans une bibliothèque (perdu-retrouvé, grâce à son nom). Il s’agit du livre, tel qu’on peut penser qu’il sera, dans un futur proche (à venir) ; il s’agit aussi Livre à venir de Blanchot. Pourquoi relier ces deux sujets ? Peut-être parce que dans ce dernier ouvrage, le texte éponyme, intitulé donc « Le livre à venir » fait écho au « Livre » imaginé par Stéphane Mallarmé, qui a certes fait couler beaucoup d’encre parmi les exégètes et les écrivains, mais qui, chose surprenante, aujourd’hui que le concept de livre tend à se disperser, à se virtualiser, trouve une réelle pertinence esthétique, philologique, et bien sûr philosophique :


un ouvrage singulier qui fut et ne fut pas un livre, Un coup de dés… de Mallarmé, autour duquel Blanchot écrivit tel essai intitulé « Le livre à venir » à l’intérieur duquel se lit l’expression « le livre à venir » qui se trouve être aussi le titre du recueil — mot qui fait signe, encore, vers la reliure, le rassemblement, la collection, mais d’abord vers l’accueil (Mallarmé désigne le lecteur comme un « hôte »). (PM 21)


Ce qui me touche ici, et ce qui mène mon propos, c’est que, par un jeu de mot, un habile stratagème de votre part, nous pouvons confondre (mais c’est le fond même de la différance) tous ces textes, intitulés livre à venir. Peu importe, en fait, puisque ce qui nous importe ici, ce n’est pas tant le texte, mais ce qu’il désigne (en vain, aurait dit Blanchot), c’est précisément cette chose que l’on ne connaît pas, qui n’a pas de forme pour l’instant, qui n’existe pas encore, mais qu’on désigne par livre à venir.


Ce livre, informe, difforme, les prendra toutes (les formes) : il est inimaginable. Vous avez dit ailleurs, aussi, encore, qu’il est impossible de crier au monstre, à moins d’en faire des animaux de compagnie, des « pets » (puisque c’était un texte en anglais1).


L’avenir est monstrueux.


Mais ce qui est essentiel, c’est que l’avenir nous façonne, façonne notre présent. Ce Livre, de Mallarmé, qui n’a jamais vu le jour en tant que tel, mais qui a été si longtemps commenté, ne peut-on pas dire qu’il a façonné une partie de la pensée littéraire française, tant sur le plan de la critique que sur le plan de la création ? Et même une partie de la philosophie ?


L’avenir est monstrueux. Les monstres nous assomment. Il est impossible de nommer le monstre, sous peine d’être de connivence avec lui, et ainsi de trahir sa monstruosité. Il est par nature innommable, indescriptible, immonde, insondable. Sa nature est l’impossible. Mais les monstres nous nomment. Les monstres nous appellent. Tel le Minotaure coincé dans son labyrinthe : la nouvelle de Borges est sur ce point remarquable. Borges, qui a d’ailleurs beaucoup parlé des livres et du Livre. Qui fit de la bibliothèque à la fois le lieu et le personnage de ses récits, Borges qui devint aveugle d’avoir trop lu de livres.


Car il y a aussi un peu de ça, lorsque vous évoquez Borges, que vous avez rencontré par deux fois, ou même Artaud, dans ce fameux livre à paraître-déjà paru. Du moins je l’imagine. Il y a cette fascination pour les livres, la littérature et la bibliothèque (encore qu’il nous faudra vite séparer les thèmes de l’archive (bibliothèque) et du secret (littérature)), et en même temps, cette espèce de légèreté à l’égard du support lui-même : concernant internet par exemple, vous ne criez pas « au monstre ! » : vous semblez ne pas vous alarmer de l’évolution du livre, c’est d’ailleurs l’un des thèmes de ce premier texte de Papier Machine.


Cette relative sérénité, commune à de nombreuses gens de lettre, reposant sur la connaissance d’une histoire du livre en tant que support (histoire mouvementée), bien établie par votre hôte Roger Chartier vous permet ainsi d’arborer le masque du sérieux et de faire l’éloge de la folie :


Comment parler du livre sérieusement (à supposer qu’il faille être sérieux, c’est-à-dire aussi se régler sur l’idée du savoir — circulaire et pédagogique — qui n’est qu’une dimension du livre comme encyclopédie, l’autre étant celle du jeu, du hasard et de la littérature, dont on demandera toujours si elle comprend ou se laisse comprendre, comme coup de dés, par l’encyclopédie) ? (PM 28)


Drôle de question, courte, mais allongée presque à satiété par cette parenthèse importante. Devant l’interrogation, vous dites qu’il faut renoncer à crier « au monstre ! », accepter que les choses changent, et en même temps chercher à voir la manière dont ce qui a peur du monstre (disons le corps : le corps a toujours peur du difforme) trouve sa réalité — et l’accepte.


C’est la nouvelle donne. C’est cette question de résistance, rémanence, ou pour employer un mot qu’on entend beaucoup aujourd’hui, de résilience2 de ce livre. Voir en quoi ce livre, liber, livre à venir, ou votre dernier livre peut être aussi, grâce à son statut générique de support de sens, le dernier livre, et comment ce dernier livre et aussi le premier livre, et qu’ainsi il devienne le sempiternel livre à venir, ou le livre idéal (comme on parle de lecteur idéal, qui est lui aussi une espèce d’archi-texte, ou d’archi-livre).


Soyons sérieux, donc : je sais, et je témoigne et je peux dire que Papier Machine est votre dernier livre. Mais il ne peut pas être votre dernier livre.


Voir en quoi Papier Machine est votre premier et votre dernier livre a retenu mon attention, et m’oblige presque à vous écrire ; cette question nous conduira plus largement à nous demander quelle est la place dans cette œuvre à la répétition, au renvoi, au retour, à l’explication, à l’explicitation, à la justification, à la correction, à la citation et à l’auto-citation. Qu’en est-il de la répétition chez Derrida ? Cela peut aussi être un autre visage de la question : Qu’en est-il du temps chez Derrida ? Et pourquoi toujours ce retard, pour le lecteur, et cette folle ambition d’inscrire des livres parus plus tard, plus tard que le moment ou paraît le dernier livre ?


Enfin ce perpétuel retour à son œuvre, son œuvre qui se divise en ce que l’on écrit ou dit, et ce qu’on donne à lire enfin à ce qu’on lit, nous pose cette question essentielle : Quelle est la part du soi, de l’ego, dans cette œuvre ? Ou, dit autrement : Quelle est la part d’autobiographie en elle ?


Voici les questions qui nous occupent, ici et maintenant, en 2001, dans cette missive. Les présenter ainsi comme un programme pourrait être nécessaire ; cela délimite les enjeux et les hors-jeu.

ECONOMIE DU LIVRE


Ce pourrait être un tangram.


Le jeu en question. Un tangram, ce jeu millénaire chinois qui dessine des figures, innombrables, avec un nombre fini de formes initiales.


Ce pourrait un tangram ce polygone. Un « dispositif » donc (PM 256).


Comme pour faire avaler la pilule Derrida, cette masse considérable de texte, on pourrait procéder à des aménagements dans cette œuvre, pas seulement désigner tel ou tel texte plus important, premier ou dernier ; pas seulement indiquer les étapes fondamentales d’une pensée, mais établir, par le biais d’un programme, une lecture simplifiée, transversale, plus rapide, plus pratique, calculable, mécanisée, de Derrida. Maîtrisable ; mieux : prévisible. On n’aurait plus alors de premier ou de dernier livre. Premier livre retentissant, cette Grammatologie, où il est déjà question d’écriture, où il est surtout question d’écriture3. Vous ne vous gênez pas d’ailleurs pour y faire référence dès « Le livre à venir », en insistant sur le fait que « s’il [vous] est permis d’y faire allusion », pointant « la fin du livre », c’est-à-dire la fin du « modèle ontologico-encyclopédique ou néo-hégélien du grand livre total, le livre du savoir absolu reliant à soi, circulairement, sa propre dispersion infinie » (PM 27).


Et ce pourrait être la clef sous laquelle placer et notre propos et le vôtre (du moins dans ces lignes). Aussi devant la difficulté de la tâche, non moins rude que celle des astrophysiciens et nanophysiciens qui s’enquissent de l’univers et de son origine et de sa fin, nous souhaitons revenir à des choses simples. Un (et un seul) livre : Papier Machine, et notre texte, pour l’accompagner, humblement.


Pour faire avaler la pilule Derrida, un dispositif machinal qui lise ce livre, Papier Machine, et relève par exemple les citations d’autres textes de Derrida : on obtiendrait un index, presque similaire à la liste des œuvres détaillées à la fin de l’ouvrage. Anticiper le tangram, connaître l’issue du jeu, lui ôter toute chance, tout hasard, toute chance de hasard (c’est-à-dire tout le sel du jeu). On obtiendrait un genre de tableau (cf. annexe 1, infra).


On pourrait faire le travail du statisticien : chercher les textes les plus cités, ici, G, CP, SM, PA ; ceux qu ne sont jamais cités ; ceux qui ne sont cités qu’une fois. Cela pourrait donner des clefs pour entrer dans cette œuvre riche et complexe. On pourrait ainsi se dire que, ayant lu De la grammatologie, La carte postale, Spectres de Marx et Politique de l’amitié, on a lu la plus grande partie de Derrida4.


On pourrait aussi chercher les livres qui ne sont qu’évoqués sans être nommés (entre parenthèse dans ma liste), ceux qui sont nommés sans être référencés, ceux qui sont nommés et référencés, ceux qui sont interprétés et, classe suprême, ceux qui sont cités (et seuls La dissémination et Psyché le sont).


Il y aurait tant d’autres outils à utiliser. Ou plutôt, tant d’autres parties possibles. Ce serait comme un dispositif, ce jeu ; mais qui malheureusement réduirait une œuvre à des donnés mathématiques elles-mêmes dénuées de tout sens du jeu, de tout sel, de tout hasard. Le jeu des sondages n’est jamais rigolo.


Il faut laisser le jeu ouvert : vous le dites vous-mêmes, dans de nombreux textes : l’événement est imprévisible, il conditionne une série de pensées qui vous sont chères : le don, le pardon (PM 293-295), l’hospitalité, le secret, le témoignage. Ce que vous appelez la « possibilité de l’impossible » (PM 305sq, et 340, 395sq par exemple).


Cela a aussi une portée politique, donne sens au politique. Cela est explicité dans PM dans le texte sur l’engagement et Sartre (PM 172, 178) ; cela trouve sa voix dans votre praxis de philosophe (si j’ose dire) : les quatre textes politiques du livre.


Cela peut même poser et proposer la définition de ces mots de droite et de gauche en politique : « est à gauche le désir d’affirmer l’avenir […] » (PM 356)


Et puis la différance, qui est l’un des surnoms de la déconstruction, ne peut pas « être » ou n’ « est » pas un programme. En tant que pensée de l’événement, même si cet événement n’est rien d’autre, rien de plus pesant qu’un… livre, la déconstruction n’est pas réductible à de simples lignes de programmes comme les lignes d’une liste. Propos de technicien, propos d’informaticiens.


Propos d’épicier aussi, la manière dont j’ai commencé de parler de cette œuvre, de son nombre de pages éventuel… Du Derrida au kilo, la dose nécessaire de Derrida quotidienne pour garder les sens et l’esprit en alerte : cela non plus ne semble rendre justice à l’autre, et à ses textes.


Plus justement, cette dose, cette ration, comme d’une potion, un médicament, voire une drogue. Propos de pharmacien : notre propos serait de voir quelle serait la dose nécessaire de Derrida, qui serait un médicament, par exemple du Derrida 7 CH ou Derrida 9 CH : quelle serait alors la posologie, la quantité dans une ration donnée. Quelle serait la dose de ce pharmakon, puisque Derrida est aussi pharmacien, et pour reprendre un « concept » qui revient, inlassable, depuis La dissémination.


*


Ceci dit, la métaphore, pour déceptive pour le langage qui la porte qu’elle soit, n’est pas infondée. Le mot même de pharmakon voulait probablement dire aussi ceci : que pharmakon ne peut se réduire à une simple traduction. Que la traduction est litigieuse ; on reconnaît le fameux problème du double-bind. Cette préoccupation revient aussi dans « Comme si c’était possible, “within such limits”… », où vous rappelez le problème de l’indécidabilité face à des mots grecs tels que pharmakon justement, ou khôra (PM 289-290). Ce pharmakon-corps, ne peut-il pas non plus nous rappeler toute la problématique des mots du livre, et par exemple ce mot de feuille, qui décrit bien autre chose qu’une simple feuille ? Et ce mot de liber, lui aussi commun à la bibliophilie et à la botanique ? Le livre, et son extension minimale, le mot, disent plus qu’ils n’en disent5.


Ainsi, prescrire du Derrida comme pharmakon c’est aussi, par homéopathie (par analogie, dites-vous ailleurs) montrer combien les différents phylla de l’arbre du savoir s’entremêlent. Je me rappelle ce petit texte de Deleuze et Guattari, très rafraîchissant et assez décisif, selon moi, où il question de mettre à bas l’arbre de la métaphysique6. Je me demande si cela n’est pas aussi votre préoccupation.


C’est en quoi le livre Papier Machine est remarquable : il traverse tous ces sujets, si divers de formes et de consistance, de conséquence, de sérieux, et les recueille en gerbe sous votre nom, qui est presque devenu un titre : Derrida, 7 ou 9 CH.


Le problème du double-bind est-il pour autant résolu ? Non, jamais. « Double bande du papier », dites-vous, citant ailleurs Freud et Lacan, sur la question, fort pertinente, de la « graphosphère », où vous vous amusez même à ajouter : « Ce n’est pas du papier-machine » (PM 253). Il faut donc reprendre.


A partir de choses simples.


Par exemple, l’économie du livre. De ce livre-ci, Papier Machine, paru en 2001, mais aussi des livres de Derrida 7 CH ou même du Livre en général qui est sans doute le sujet central de ce livre-ci.


Comme tout bon livre, il possède sa petite préface, qui comme on le sait depuis La dissémination, est toujours un peu un prétexte, un peu du texte, un peu du hors-texte, un peu des deux. Comme il est entendu qu’ « il n’y a pas de hors-texte », nous entrons directement dans le vif du sujet, à savoir, « les machines et le “sans-papier” » (PM 9)


A déplacer en effet l’usage courant de l’expression « papier machine » pour peser sur son articulation ; à juxtaposer, sans trait d’union, deux noms à hauteur égale (papier et machine, machine ou papier : l’un n’est jamais l’attribut de l’autre, ni son sujet), ce titre tenterait de nommer pourtant une singulière configuration, à savoir un jointement, un ensemble réglé de métaphores, de tropes, de métonymies. Que veut dire alors ici « papier » ? Qu’entendre par « machine » ? Que signifie l’hypothèse ou la prothèse de leur accouplement sans sujet : papier machine ? (PM 9)


C’est même notre question. C’est notre même question. Remarquons qu cette question se répète, puisque nous lisons dans « Le ruban de machine à écrire » :


Cela nous sera-t-il possible ? Pourrons-nous un jour, et d’un seul mouvement, ajointer une pensée de l’événement avec la pensée de la machine ? Pourrons-nous penser, ce qui s’appelle penser, d’un seul et même coup et ce qui arrive (on nomme cela un événement), et, d’autre part, la programmation calculable d’une répétition automatique (on nomme cela une machine) ? (PM 34)


C’est, là encore, LA question. C’est toute la question.


Revenons au titre du livre : on saute sur l’occasion (c’est le jeu) : plusieurs machines, mais un seul « sans-papier » dans cet article. Plusieurs choses qui vont figurer le concept (récent) de machine, et l’élévation au rang de concept du « sans-papier », à première vue une ignominie civique ?


Des mots sautent aux yeux, nous sautons sur ces mots : papier, machine, et… lieu.


C’est ce que ce titre dessine, indique, désigne, dans la pluralité des sens, et des interprétations. Ce titre désigne des gestes (PM 10), et une stratégie (ib.) On peut comprendre ces mots comme l’alliance du machinal et de l’humain, l’inaliénable, l’imprévisible. Deux choses s’opposent, se rejoignent dans le trait d’union invisible de ce papier machine : le programmable et l’imprévisible. La machine, l’animal, qui nous donne à penser ou repenser le rapport émis page 10 « entre le possible et l’impossible », « l’événement et le phantasme, ou le spectral ». Avec en fond la question du support, de l’occasion du support, de la matérialité du support, de la destination du support.


On nous mâche le travail : on lit ces supports page 11 : le livre, la revue, le journal : trois modes d’écriture différents, trois occasions diverses, trois temporalités et trois spatialités bien différentes. Où il n’est même pas question d’opposer l’oral et l’écrit, puisque conférence, interview, ou lettre sont aussi bien orales qu’écrites. Non la question du livre est ailleurs que dans ces insolubles débats de grammatologue, d’épicier (l’épicerie du coin où on vend aussi le journal) ou d’informaticien (celui qui débogue votre ordinateur, celui qui jongle avec le virtuel, celui qui a accès au réseau mondial de l’internet).


L’économie du livre : ce titre appelle à nous beaucoup de choses. Comme l’épicier, qui est un peu la figure incarnant le commerçant, celui qui discute les prix, et dispose les produits, vous-mêmes disposez votre œuvre.


C’est donc de tous ces propos (de commerce, de café du commerce) qu’il nous faudra parler, propos qu’à propos vous servez et observez vous-mêmes :


Quand on dit « à propos », c’est qu’on feint au moins de sauter sur une occasion afin de parler, par métonymie, de tout autre chose, de changer de sujet sans changer de sujet. (PM 39)


C’est cette chaîne qui nous importe donc, ce passage ou trait d’union remarqué par son absence dans le titre de votre (dernier) ouvrage. Phénomène que vous venez de décrire, à propos :


Héritage possible de ce qui est d’abord un événement, l’œuvre n’a d’avenir virtuel qu’à survivre à la signature et à se couper de son signataire supposé responsable. (PM 38)


Cette belle définition de l’œuvre, permettez que nous l’appliquions à la vôtre, et que nous cherchions ainsi peu à peu, de la recevoir (comme on reçoit des excuses, ou mieux : un « héritage »). Vous êtes d’autant plus probe lorsque vous déclarez, dans une note de « Comme si c’était possible… », que « dire ou écrire, c’est à la fois assumer l’héritage de la langue naturelle et du langage ordinaire tout en les formalisant, en les pliant à cette abstraction formalisante dont ils portent originairement le pouvoir : l’usage d’un mot ou d’une phrase, aussi simples et ordinaires soient-ils, la mise en œuvre de leur pouvoir, c’est déjà, par identification des mots itérables, une idéalisation formalisante ; il n’y a donc pas plus de langage purement ordinaire qu’il n’y a de langage purement philosophique, formel ou, en quelque sens que ce soit, extraordinaire. » (PM 300n1)


Tout se joue, semble-t-il, sur ce pivot, cette cheville qui n’implique pas seulement des personnages aussi extraordinaires que Derrida, Ricœur, Austin ou Sokal. Mais aussi les gens ordinaires, ou les gens qui parlent le langage humain : votre épicier comme mon pharmacien, par exemple, lorsque, par hasard, ils se rencontrent au café du commerce. Même s’ils parlent pour ne rien dire, comme vous remarquez justement, dans « “Il courait mort” : salut, salut », tout ce que « “parler pour ne rien dire” peut vouloir dire ! », ne serait-ce que « mettre la parole, l’écriture ou la langue à l’épreuve d’elle-même » (PM 203). On entrevoit ici le fantôme de Louis-René des Forêts, de Nathalie Sarraute. Il n’y a du langage, et c’est déjà un phénomène assez important, un événement si imprévisible et pourtant si machinal pour nous autres êtres humains, que cela peut occuper le propos de plusieurs livres, de plusieurs ouvrages et même de plusieurs œuvres entières.


Vous dites dans Circonfession que vous n’avez jamais parlé d’autre chose que de limite, de frange, d’entre-deux, de marge, de double-bind7, etc. Je le crois aussi. Dans Papier Machine vous avez tendance à persister (PM 203, 260, 318, 391). Vous rappelez ainsi dans l’entretien intitulé « Autrui est secret parce qu’il est autre » que philosophie et littérature sont reliées, et s’interpénètrent, qu’en somme vous observez leur accouplement :


La limite m’intéresse autant que le passage à la limite ou le passage de la limite. Cela suppose des gestes multiples. La déconstruction consiste toujours à faire plus d’un geste à la fois, et qu’on écrive avec deux mains, qu’on écrive plus d’une phrase ou dans plus d’une langue. (PM 375)


Nous arrivons alors à une espèce de palier, ou de nœud du problème. Voilà votre souci : explorer cet entre-deux, cette limite, frange, marge, qui, du fait du langage peut-être, nous occupe tous, qu’on soit philosophe ou pharmacien, épicier ou écrivain. Vous cherchez cela que vous appelez, dans la préface du livre, un lieu, et plus qu’un lieu d’ailleurs, dans les limites du possible8 :


J’essaie de gagner un lieu depuis lequel cette distinction entre « qui » et « quoi » en vient à apparaître et à se déterminer, autrement dit un lieu « antérieur » à cette distinction, un lieu plus « vieux » ou plus « jeune » qu’elle, un lieu aussi qui à la fois enjoigne la détermination mais aussi rende possible la traduction terriblement réversible du « qui » en « quoi ».

Pourquoi appeler cela un lieu, un emplacement, un espacement, un intervalle, une sorte de khôra ? (PM 293)


Voilà bien une question qui porte et ne porte pas sa réponse ! Vous cherchez ce lieu, un lieu un peu inerte, ou neutre, au sens blanchotien du terme, par exemple ; vous dites que c’est dans vos séminaires que cette recherche est la plus active (puisque c’est le lieu où se forge votre pensée, auquel vous vous référez de plus en plus).


Vous citez abondamment vos autres ouvrages. Vous renvoyez sans cesse à eux. Nous nous promenons donc dans un système complexe, une architecture, réellement. Je laisse alors la partie émergée de l’iceberg, à savoir le problème du livre, de son support, du double-bind, etc. Et je reviens à vous. Et votre œuvre. Je reviens à « qui » et à « quoi ». Parce que « qui » et « quoi » sont liés : mon cher Derrida, vous dites chercher ce lieu, alors que vous êtes ce lieu : à la fois qui (le Derrida intime, secret, l’écrivain que nous ne connaîtrons jamais, mais qui transparaît toutefois : toute écriture est une confession) et quoi (le Derrida livre, public, l’œuvre qui nous échappera toujours). C’est cela écrire des livres, être donc écrivain : établir le lien entre l’homme et l’œuvre. C’est cela le livre : le trait d’union entre le secret, l’organique, l’animal, le papier quoi, qui d’une part ; le nom, l’inorganique, le machinal, la machine qui…, quoi.


Vous vous citez, tant et tellement que : 1. Vous vous en excusez, vous demandez pardon pour tout, tout le temps ; 2. Vous en offre un nouvel agencement, pointant tel titre proéminent, soulignant tel passage important.


Par exemple, dans « Mes humanités du dimanche », beau texte paru dans L’Humanité, très clair et respectueux, vous citez, comme ailleurs, Spectres de Marx et Cosmopolites de tous les pays encore un effort ! Et en note vous ajoutez : « Qu’on me pardonne ces quelques références économiques » (PM 329n1). Quelle adresse ! On ne peut exactement décider la portée de cette petite phrase : sont-ce des références de livres que vous vendez par ailleurs et vous aident à vous nourrir ? Ou bien est-ce que ces références sont jugées trop pauvres (un titre, sans renvoi de page, par exemple) à vos yeux ? Double bande.


C’est ainsi qu’on peut trouver non seulement des références à (presque) tous vos livres : j’en ai trouvé 45, avec force références bibliographiques, numéros de pages, etc : c’est du sérieux travail (j’imagine qu’il existe un programme qui permette de sortir de cette œuvre considérable le passage voulu au moment voulu) ; on trouve même quelques citations de quelques-uns de vos livres, La dissémination par exemple dans « Comme si c’était possible… ». Et vous ajoutez aussitôt : « Qu’on me pardonne aussi cette longue citation d’un texte ancien. Dirai-je que je m’en excuse moi-même, encore ? » (PM 302). Nous savons aussi que ces excuses réfèrent au thème du pardon, lui-même faisant référence à votre séminaire. Et le lien est bien trop visible quoique totalement invisible, tellement subtil entre Rousseau, Austin, Paul de Man et vous-mêmes. Il indique l’extrême intelligence de votre œuvre. Et sa cohérence aussi9.


Beaucoup plus intéressante l’espèce d’aveu que nonchalamment vous vous autorisez dans la contrebande de ce même texte :


(et je souligne donc certains mots tout en prenant, d’entrée de jeu, une précaution : les citations qu’il m’arrivera de faire de certains de mes textes ne sont ici destinées qu’à ouvrir l’espace d’une discussion. Je souhaite seulement prolonger celle-ci au-delà de certaines limites dans lesquelles elle doit rester ici, faute de place, contenue et contrainte. Ces citations que je m’oblige à faire, contre mon goût, et au risque délibérément couru d’être accusé de complaisance, ce ne sont dans mon esprit ni arguments d’autorité ou exhibitions abusives ni des rappels aux auteurs des articles ici publiés. Ils n’en ont nul besoin. Je voudrais donc seulement, de façon brève et économique, m’adresser ainsi, par ces citations ou références, à un lecteur qui, soucieux de poursuivre l’échange engagé, voudrait se reporter aux textes concernés) (PM 284n2, nous soulignons)


Pour finir ce tour d’horizon de l’autoréférence, signalons aussi la référence (PM 268n1) à un texte, appelé « Entretien sur le “traitement de texte” », avec Louis Seguin, paru dans la Quinzaine littéraire, alors que cet article est l’un des chapitres de Papier Machine ! Il s’agit de « La machine à traitement de texte », p. 151sq. C’est d’autant plus troublant que la note précédente (PM 267n1) insiste sur le problème du passage de l’oral à l’écrit, notamment de l’oral de l’entretien à l’écrit du journal où il est publié, sur cette « inadéquation », qui pourrait « imprim[er] son mouvement à tout entretien, à celui-ci par exemple ». « Où a-t-il lieu, en acte, et dans quel temps, selon quel médium ? Quand sa virtualité flottante deviendrait-elle un acte dont il faudrait prendre acte dans ces archives qu’on appelle des “actes” ? Seulement à sa publication sur papier dans un numéro des Cahiers de médiologie consacré au papier ? » Et nous pourrions poursuivre : « Ou bien dans sa reprise en volume dans Papier Machine ? Ou encore dans son extraction hors-contexte par un lecteur sous la forme d’une citation dans un article ou même une missive ? »


BIS REPETITA PLACENT


C’est cela aussi, l’économie du livre. Dans le l’entretien cité sous un autre titre dont nous venons de parler, vous écrivez :


Auparavant les ratures et les surcharges laissaient une sorte de cicatrice sur le papier ou une image invisible dans la mémoire. Il y avait une résistance au temps, une épaisseur dans la durée de la rature. Désormais tout le négatif se noie, il s’efface, il s’évapore immédiatement, parfois d’un instant à l’autre. (PM 19)


Voilà ce qui perturbe aujourd’hui l’économie du livre. Il n’a plus le même rythme. Il n’y a plus d’erreur, élevée ici au rang d’événement. Il y a le risque que la machine engloutisse le papier. Le programme l’inspiration. C’est pour cela peut-être que vous vous citez autant, créant cet entretexte tout à fait original ou le dessein d’une œuvre mallarméenne ou blanchotienne abyssale. C’est pour cela aussi qu’on ne peut vous lire rapidement, ni « en diagonale ». Non, il faut passer par tous les mots et toutes les phrases, et même un peu plus. C’est d’ailleurs l’une des clefs de la déconstruction : il faut aller lentement et lire, lire, lire. C’est d’ailleurs enfin la cause de nombreux malentendus au sujet de celle-ci, et même d’autres, que vous regrettez, sincèrement.


Un hebdomadaire a ainsi publié deux images de moi (photo et caricature) pour illustrer tout un « dossier » où mon nom ne figurait pas une seule fois10 ! (PM 281)


Voilà où se situe Derrida. Entre la photo et la caricature. Entre la recherche d’une juste voix, notamment dans le « Ruban », ou encore dans Circonfession, Derrida the movie, ou D’ailleurs Derrida (mais en fait dans toute votre œuvre, comme nous le verrons) ; et son interprétation, sa traduction, sa trahison. Entre l’autobiographie et l’interprétation.


Entre les deux ; et entre les deux, il y a Derrida.



*


Il y a deux Derrida.


Il y a la photographie et la caricature. Aucun des deux ne sont réellement Derrida. Ce sont des « images de moi ». Derrida serait-il itérable ? Derrida pourrait-il faire du neuf, autrement dit ? Là encore, vous évacuez toute contradiction :


Quant à la « redite », le noyau logique de la chose, j’y ai souvent insisté, c’est qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre la répétition et la nouveauté de ce qui diffère. De façon tangente et elliptique, une différence fait toujours dévier la répétition. J’appelle ça iterabilité, le surgissement de l’autre (itara) dans la réitération. Le singulier inaugure toujours, il arrive même, imprévisiblement, comme l’arrivant même, à travers la répétition. (PM 367)


Fort de ce principe, le lecteur est mieux à même de vous suivre dans cette via rupta, autre image pour ce même avis ; et il peut comprendre aussi que dans le texte même de Derrida, cette répétition dans sa forme d’itérabilité puisse survenir, sans irritabilité.


Ce qui compte, c’est la trajectoire, le chemin, la traversée, en un mot l’expérience. L’expérience est alors la méthode, non pas un système de règles ou de normes techniques pour surveiller une expérimentation, mais le chemin en train de se faire, le frayage de la route (via rupta). (PM 368)


Iter, le chemin, voilà une métaphore, si je ne m’abuse, qui peut aller à merveille à toute la logique du (vôtre) raisonnement. Celui-ci n’est pas ainsi contraint d’aller sans faille et droitement d’un point A à un point B, mais il peut justement être question de trappe, de faille, de disruption, de lien html, de déviation, de pas de côté. Lorsque dans « Comme si c’était possible… » vous présentez les réflexions qu’ont suscité chez vous les lectures de votre œuvre pas les participants de la revue11, votre réaction sur votre texte vaut pour toute pratique argumentative, critique :


Mais fait-on jamais l’économie de toute discontinuité dans une argumentation ? […]

Telles quasi-propositions aphoristiques sont et resteront […] obliques dans leur relation aux textes auxquels je tenterai, toujours, néanmoins, de les accorder. En faisant tout pour répondre justement à côté. Mais cela ne veut pas dire que je céderai à quelque oratio obliqua ou que je tenterai de biaiser. (PM 296, l’auteur souligne)


Ce type de phrase, dont vous êtes féru, « justement à côté », bien entendu incompréhensible hors contexte et éminemment liée à l’évènement de son surgissement, caractérise peut-être la manière dont vous-même pouvez lire d’autres auteurs. Fussent-ils auteurs en train de lire votre œuvre. La chaîne est infinie, et une fois encore, le lecteur peine à trouver un sens, un début, une fin.


Par ailleurs cette dernière citation ne suggère-t-elle pas, en toute ingénuité, que toute lecture est impossible ? Revenons sur ces mots quelques instants.


Toute lecture est impossible ; telle est ma proposition. Ici, on peut la voir tronquée ; on peut la comprendre indifféremment comme, « La lecture du tout est impossible », « La lecture tout court est impossible », « La lecture qui serait absolument nouvelle ou neuve est impossible », j’en passe et des plus fines, et des moins recherchées.


Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ce que j’entends par-là, et une partie de votre travail concerne cette question, c’est que toute lecture est ambivalente. Non seulement, pour être lecture, la lecture doit passer par le texte qu’elle prétend… lire (gardons cette neutralité pour l’instant), elle porte donc en elle le retour en arrière, le souvenir, la citation qui est une espèce de nom elle aussi. Elle lit et souvent même elle relit, non seulement parce qu’une seule lecture, là encore, apparaît impossible (problème d’analyse). Mais, du point de vue du lecteur elle se dédouble encore. D’abord parce que (problème de synthèse) elle arrange à sa sauce, elle recompose le texte lu, elle en donne une vision nouvelle, réagencée, et forcément arbitraire. Elle se réalise donc par l’expérience, la connaissance, le désir, la parole du lecteur. Toute lecture est unique, voilà une nouvelle aporie. Unique en son lieu, en son temps, mais aussi à cause de la technique ou de la physique de la lecture elle-même : le grain de voix, le débit, le rythme, change à chaque fois. Enfin, toute lecture est plurielle, car que serait une lecture absolument neuve sans avoir pris connaissance auparavant, d’autres lectures, prétendument toutes aussi originales et nouvelles les unes que les autres ?


Toute lecture est impossible, cela signifie qu’à partir d’un texte A, relu par la lecture sans position tout d’abord, A’, mais déjà réarrangé en B, et mêlé à toute lecture possible, à l’horizon de toutes les lectures impossiblement lues B’, on aboutit à un texte C, unique, possiblement univoque, lequel s’offre à son tour au même dispositif de partage et d’hospitalité dont il est question dans toute lecture12.


Nous entrons ainsi de plain-pied dans toute la version derridienne de la réception. Toute lecture est secondaire, soi dit, toute lecture est retardataire. Ce même article, « Comme si c’était possible… », dans toute sa partie liminaire insiste sur ce retard, déclarant même qu’ « une réponse, du moins selon le bon sens, est toujours seconde et secondaire. Elle retarde sur la question ou la demande, sur l’attente en tout cas. » (PM 299)


C’est ainsi que notre lecture de ce livre particulier, Papier Machine, de la même manière dont vous avouez lire Sartre dans « “Il courait mort” : salut, salut », opère, par ses choix et son arbitraire, un chemin, lui-même non linéaire, non rectiligne. Et faussé d’avance, un faux-pas. Et comme vous le signalez là-même :


D’ailleurs ces livres sont déjà écrits, en partie, par d’autres — et peut-être un peu par moi, il suffit de vouloir-savoir lire. (PM 194)


Car telle est la question, retournée sur elle-même dans ce livre, qui parle de vous aussi, la question du « savoir-vouloir lire ». Et vous êtes fidèle à la « droiture » de la lecture y compris dans son obliquité (« même là où elle paraît impossible, et justement là, une droiture […] reste de rigueur », PM 296), lorsque vous clamez : « Il faudrait lire aussi les textes que mes textes lisent ! » (PM 372). Et bien sûr, comme vous avez raison. C’est la chaîne que nous venons de décrire. Ceci souligne l’idée qu’il n’y a pas de commencement. Cela aussi évoque que toute lecture est unique, du fait notamment de la langue, d’une langue parmi d’autres, mais aussi de la langue d’un seul parmi les autres. Ce jeu de poupées gigogne, celles qui définissent un idiome, lequel résiste bien sûr à toute traduction, et qui appelle pourtant à l’échange, à la pédagogie, à l’enseignement (cf. PM 372sq, 338sq, etc.), et donc au politique.


Mais nous sommes là au cœur d’un débat qui dépasse largement Papier Machine, et sur ce sujet, les livres sont déjà écrits, en partie, par d’autres — et peut-être un peu par moi. Aussi nous ne nous y attarderons pas, ayant déjà pris du retard sur tant d’autres de vos livres, des livres écrits sur vous, etc.



*


Ce qui apparaît toutefois un peu nouveau dans Papier Machine, c’est justement ce lien étrange que vous Jacques Derrida, auteur des livres de Jacques Derrida, mais aussi auteur, et homme, être humain qui par ailleurs peut ne pas écrire ou lire, entretenez avec le livre, avec ce livre, avec l’idée de livre.


Et derrière la question de la lecture se profile (ou se dissimule) celle du livre. Qu’est-ce qu’un livre ? semblez-vous demander inopinément, et plusieurs fois.


Vous êtes alors très sensible à la diversification du livre, à son histoire, à son économie (nous l’avons aperçu). Et cette histoire et cette économie sont bien sûr, millénaire et riche.


Biblion ne signifiait pas d’abord « livre », encore moins « œuvre », mais un support d’écriture (biblos, en grec l’écorce intérieure de papyrus, donc du papier, comme le latin liber désignait d’abord la partie vivante de l’écorce). Biblion veut alors dire « papier à écrire », et non livre, ni œuvre ou opus, seulement la substance d’un support. Par métonymie, il en vient à désigner tout support d’écriture : des tablettes, des lettres, du courrier. Le bibliophoros porte les lettres (non pas nécessairement des livres ou des ouvrages) : facteur, tabellion, secrétaire, notaire, greffier. Les métonymies font dériver biblion vers le sens de « écrit » en général […] Puis, autre déplacement, la forme « livre » : du volumen, rouleau de papyrus, au codex, reliure de cahiers aux pages superposées. (PM 261n1)


Voilà que vous déroulez l’histoire du livre, mais vous l’aviez déjà fait dans le premier texte, pages 17-18 !


Biblion, qui ne voulait pas d’abord ni toujours signifier « livre », encore moins « œuvre », pouvait désigner un support d’écriture (dérivant alors de biblos, qui nomme en grec l’écorce intérieure du papyrus, donc du papier, comme le latin liber, qui désignait d’abord la partie vivante de l’écorce avant de signifier « livre »). Biblion, donc, voudrait alors seulement dire « papier à écrire » et non livre, ni œuvre, ni opus, seulement la substance d’un support particulier, l’écorce. Mais biblion peut aussi désigner, peut aussi désigner, par métonymie, tout support d’écriture, des tablettes par exemples, ou même des lettres, du courrier. Le bibliophore (bibliophoros) est celui qui porte les lettres (qui ne sont pas nécessairement des livres ou des ouvrages). C’est une sorte de facteur ou encore de tabellion, le secrétaire, le notaire, le greffier

L’extension de ces métonymies a fait dériver biblion vers le sens d’ « écrit » en général […] puis, nouvelle extension, vers la forme « livre » qui nous importe ce soir, et qui a déjà une histoire longue et compliquée, du volumen, du rouleau de papyrus, au codex, cette reliure de cahiers aux pages superposées.


Il serait malséant, et spécialement dans un courrier à vous adressé, aujourd’hui, de voir là une erreur de relecture ou le signe d’une quelconque inattention ou dysfonctionnement logique. Vous vous en êtes expliqué bien des fois. Par ailleurs, ceci concourt à montrer que ce livre de Papier Machine est bel et bien une espèce de tourbillon ou de nœud gordien de votre œuvre, d’une manière générale. Remarquons aussi que nous avons affaire, dans ces deux textes, à deux situations et même à deux genres différents. Le premier (dans le corps du texte) est le texte d’une conférence (voir l’indicateur : « qui nous importe ce soir »), le second est une interview pour les Cahiers de médiologie. Puis dans ce deuxième texte, il s’agit d’une note, qui, à la limité, agit comme une citation.


Il s’agit après tout de papier, et d’écriture, ce support éminemment copiable et recopiable, qui nie tout destinateur et tout destinataire, qui vit de la chance ou du risque de n’être jamais reçu « comme il faut ».


La répétition est inhérente à tout ce qui est écrit. Elle est le présupposé de l’écriture — et vous vous êtes vous-même expliqué à ce sujet maintes fois (y compris dans Papier Machine).


On ne sera donc pas surpris de voir ces thèmes récurrents réapparaître de loin en loin dans l’ouvrage. Par exemple ce nouveau support du « livre » qu’on nomme internet et qui se symbolise par les trois initiales : www :


Cela [le « réinvestissement du projet livresque] ré-induit la tentation de considérer ce dont la toile mondiale du WWW est la figure comme le Livre ubiquitaire enfin reconstitué, le livre de Dieu, le grand livre de la Nature, ou le Livre-Monde dans son rêve onto-théologique enfin accompli, alors même qu’il en répète la fin comme à-venir […] Si tout ce que symbolise le WWW peut avoir un effet libérateur […], il est trop évident que cela ne progresse qu’à ouvrir des zones de non-droit, de sauvagerie, du « n’importe quoi » […] (PM 28 et 30)


[Le tout texte sans papier est l’expérience où l’] on se voit sans se voir enveloppé dans la volute ou la voilure de ce dehors/dedans, entraîné par une autre porte tournante de l’inconscient, exposé à une autre venue de l’autre. C’est d’ailleurs sensible, autrement, pour le Web, cette « toile », ce WWW (World Wide Web) qu’un réseau d’ordinateurs tisse autour de nous, à travers le monde, mais autour de nous en nous. Pensez à l’ « addiction » de ceux qui voyagent jour et nuit dans ce WWW. Ils ne peuvent plus se passer de ces traversées du monde à la voile — et au voile qui les traverse et les transits à son tour. (PM 161)


Aujourd’hui, tout peut être lancé dans l’espace public et considéré, par certains en tout cas, comme publiable, ayant donc la valeur classique, virtuellement universelle, voire sacrale, de la chose publiée. Cela peut donner lieu à toute sorte de mystifications et on peut déjà le voir, même si je n’ai qu’une expérience très limitée de ce qui se passe sur internet. Ces sites internationaux accueillent et juxtaposent, par exemple au sujet de la déconstruction, des discussions extrêmement sérieuses ou qui mériteraient publication, et puis des bavardages non seulement fastidieux mais également sans le moindre avenir. (Il est vrai que cela peut arriver aussi, ne l’oublions jamais, dans des colloques ou dans des revues — académiques ou non.) (PM 166)


Suffit-il alors de zapper ? Ne vaut-il pas mieux faire tout son possible pour travailler avec les professionnels ? Avec ceux parmi eux qui en ont du moins la compétence, la capacité critique et le goût ? Pour essayer d’introduire l’inédit dans les contenus et dans les techniques de ces nouveaux médias, en particulier sur internet, le WWW, etc. ? (PM 237)


[A]u moment même où on multiplie sur le WWWeb les revues électroniques, on maintient, on réaffirme, dan l’université et ailleurs, les procédures traditionnelles de légitimation et les vieilles normes protectrices, celles qui sont toujours liées à la culture du papier : présentation, mise en page, visibilité des comités de patronage et de sélection ayant fait leurs preuves dans le monde de la bibliothèque classique. Surtout, on se bat pour la consécration finale : l’édition et la mise en vente du journal électronique, au bout du compte, sur du beau papier. Pour un certain temps encore, un temps difficile à mesurer, le papier détient donc la sacralité du pouvoir. (PM 261-262)


La page reste un écran […] Si elle d’abord une figure du papier (de livre ou de codex), la page continue aujourd’hui, de bien des façons, et non seulement par métonymie, d’ordonner un grand nombre surfaces d’inscriptions, là même où le corps du papier n’est plus là en personne, si on peut dire, continuant ainsi de hanter l’écran de l’ordinateur et toutes les navigations à voile ou à toile sur l’internet. Même quand on écrit à l’ordinateur c’est encor en vue de l’impression finale sur papier, qu’elle ait lieu ou non […] (PM 245 et cf. 245-246)


Il y a là comme une désincarnation du texte. Mais sa silhouette spectrale demeure, et de surcroît, pour la plupart des intellectuels et des écrivains, le programme, le « logiciel » des machines se conforme encore au modèle spectral du livre. Tout ce qu paraît à l’écran se dispose en vue du livre : écriture linéaire, pages numérotées, valeur codée des graphies (italique, gras, etc.), différences des corps et des caractères traditionnels. Certaines machines à télé-écriture ne le font pas, mais les « nôtres » respectent encore la figure du livre, elles la servent et la miment, elles l’épousent de façon quasi-spirituelle, « pneumatique », proche du souffle : comme s’il suffisait de parler pour que ça s’imprime. (PM 164)


Je laisse intentionnellement ces longues citations qui, par hasard, semblent se filer naturellement. Je remarque que votre attention est serrée, que vous ne vous rendez ni au modèle livresque traditionnel du livre (en vous ouvrant au « monde moderne »), ni ne cédez à l’appel des sirènes de l’e-économie du livre, de l’internet (je remarque avec joie que vous dédaignez la majuscule à ce mot) et du « web ».


Ainsi vous expliquez l’expérience personnelle de votre écriture (cf. PM 152) et votre attrait pour la machine ou le stylo, les media en général, la TV, et internet (PM 29 et les citations que nous venons de faire).


Mais l’époque est ainsi faite, cher Jacques Derrida, que vous pouvez souffrir de tout cela. Je veux dire : on demande votre avis (on vous pose de nombreuses questions dans ce livre, à vous personnellement, en tant que Jacquesderrida®©, philosophe. Le philosophe se retrouve ainsi lui-même média13, médiatisé qu’il est, au milieu, entre les « commentateurs », les « analystes », les « observateurs » et… l’opinion, ou « les gens », voire le (et nous) lecteur. Car Les Cahiers de médiologie connaissent leur affaire en matière d’histoire du livre ou de l’écrit, ils n’ont pas besoin de rappel historique, fût-il celui d’un intellectuel de votre trempe, fût-il celui d’un Jacquesderrida®©. Au contraire (et le terme de médiologie veut-il dire autre chose ?), on demande votre avis, votre propre opinion, vire votre pratique personnelle. Et c’est précisément ce qui nous intéresse — et nous terminerons (provisoirement), ici.


Vous êtes ainsi mis en jeu, pour ne pas dire « en joue », et vous devez vous défendre. Vous dénoncez ainsi le « narcissisme primaire » qui affirme, tel Flaubert, « le papier c’est moi » (PM 259). Vous allez jusqu’à confier votre écœurement devant tant de livres et de publications (quand dans le vôtre, vous vous citez abondamment et que vous êtes un « publieur » prolixe).


Vous rappelez justement que le livre n’est pas menacé, et que « sa production » peut très bien « se maintenir, voire […] augmenter sur le marché » (PM 29). « La réduction du livre n’est pas une raréfaction. Pour l’instant, c’est sans doute le contraire » (PM 246), ceci accentuent les inégalités, le gaspillage (PM 269), mais vous allez plus loin :


[…] Je souffre aussi, jusqu’à la suffocation, d’un trop de papier, et c’est un autre spleen. Un autre soupir écologique. Comment sauver le monde du papier ? (PM 272)


Cet aveu, inscrit en marge de toute votre philosophie du don, de l’impossible, du pardon, du parjure, comment le recevoir dans un livre d’entretien certes, mais aussi dans un livre de philosophie. Comment accueillir la personne ? La personne Derrida, qui n’est plus l’apothicaire, l’épicier ou le philosophe ? Mais un homme comme moi et vous ?


DERRIDA AU SECRET


Cette lecture de vous-mêmes que vous nous proposez, soit en montrant l’extrême cohérence de cette œuvre, ou bien son côté prémonitoire (« elle parlerait du livre à venir »), je sais (et je peux en témoigner), nous savons, qu’elle n’est pas égocentrique ou égoïste. C’est une pensée qui se construit, lit et relit, et lit et relit aussi soi. Mais vous dites aussi au début du « Ruban… » :


Et je ne parlerai ni de moi, ni de mes textes sur la scène de l’écriture ou le mal d’archive, la signature, l’événement, le contexte, ni de l’esprit, des revenants virtuels et autres spectres de Marx, ni même directement de mon séminaire sur le pardon et le parjure. Je parlerai seulement de tel ou tel auteur […] à propos de telle ou telle de leurs œuvres. (PM 38)


L’hospitalité, le don, le salut, l’impossible, le pardon, voici les thèmes qui aujourd’hui animent et parcourent votre travail de recherche. Une éthique se fait jour et, s’il n’est pas question ici de détailler longuement les tenants et aboutissants de cette nouvelle philosophie du politique, et dont je vous sais gré, nous pouvons remarquer que non seulement celle-ci est la juste continuité des thèmes classiques de Jacquesderrida®©, à savoir l’écriture, l’autre, la littérature, la langue, la signature, etc.


Nous n’y reviendrons pas ou simplement pour vous citer encore, une fois dernière, sur ces sujets :


Le secret, ce n’est pas seulement quelque chose, un contenu qu’il y aurait à cacher ou à garder par-devers soi. Autrui est secret parce qu’il est autre. Je suis secret, je suis au secret comme un autre. Une singularité est par essence au secret. (PM 397)


Qui est Jacques Derrida ? Ce que nous apercevons en filigrane derrière son œuvre. Voilà le présupposé. Ce que l’on suppose ou imagine, par exemple dans un séminaire, un cours, une conférence, où l’ “on” renvoie « le murmure d’un texte en échos venu de là-bas, l’échographie de soi comme un autre » (PM 160, je souligne).


Aussi ce que vous donnez à lire, lorsque vous faites votre autobiographie : Alger (ici par exemple PM 176, 181-182), vos lectures d’adolescent, puis de jeune homme, votre génération (PM 24, 29, 165, 240, 247), votre pratique de philosophe, vos voyages américains, les polémiques autour de la déconstruction.


Tout cela, le lecteur de Derrida le sait bien, et le sait bien mieux depuis La carte postale, dont on ne peut affirmer avec certitude qu’il s’agit d’une fiction, d’un récit, d’une véritable correspondance, d’une autobiographie, d’un document biographique, d’un essai philosophique même qui porterait à son comble la théorie de la réceptivité et l’inopérance de la performativité. Nous le savons d’autant mieux depuis Circonfession, où justement, le texte contrebande autobiographique de JD vient “polluer” la tentative d’analyse de votre travail (d’ailleurs fort réussie) de Geoffrey Bennington.


Au moment où il s’agit de répondre, de répondre à… et devant…. de… (cf. PM 290-291), je m’abstiendrai en fait, dernier revers à trop développer de thèmes qui appartiennent à l’étrange frange du public et du privé, du dehors et du dedans, de l’autre et de moi.


Je me laisserais subjuguer encore. Les limites se brouillent, l’horizon se disperse.


Vous rappelez par exemple votre amitié avec de Man, et ce mot qu’il vous a écrit :


« Quoi qu’il arrive à Derrida (ou en Derrida, in Derrida), cela arrive entre lui et son propre texte. […] »

Vous avez bien vu que c’est faux, bien sûr. De Man se trompait. J’avais besoin de Paul de Man. Et de Rousseau, et d’Augustin et de tant d’autres. (PM 146)


Vous soulignez que cette déclaration était « amicalement ironique et généreusement ambiguë », ce qui est vrai. Et si elle est fausse, c’est aussi du fait de l’étrange frange, de l’incertitude qui relie ou ajointe les sphères de soi et du reste du monde. Je pense que toute philosophie est une phénoménologie. Comme vous le dites si bien au sujet de Sartre : « Comment, dans ces conditions, voulez-vous parler de lui ? sans parler de moi ? » (PM 191)


Et ailleurs, parlant résistance, vous évoquez ce « quelqu’un », « en moi à part moi », qui « s’autorise […] à ne pas répondre à cette “fonction” de l’ “intellectuel” » (PM 231). Celui-là qui ne voudrait répondre de rien devant personne, qui ne pourrait se sentir coupable d’aucune manière que ce soit, cet hyper-responsable irresponsable (celui-là même qui a imaginé l’impossible seul possible), dites-vous, « prend une part peut-être non négligeable […] à ce que j’écris, dis, lis, pense, enseigne, et souvent, non pas toujours, de façon publique […] » Celui-là alors « tâche […] de ne plus “fonctionner” : ni comme un “intellectuel”, ni même […] comme le membre d’une communauté […], comme le citoyen d’un Etat-nation […], ni même comme un “homme” » (ibid.).


C’est ce Résistant là que je salue aujourd’hui, cher Jacques Derrida, et pris avec tous les autres, lequel transpire dans votre texte, et de plus en plus, comme une espèce de conscience implacable au-delà de toute conscience, conscient inconscient, jeu de va-et-vient de vous familier.


Or j’ai déjà été trop long et, « si je n’avais pas peur d’être encore indécemment, excessivement “trop long” » (PM 210 et cf. PM 360 et 367), j’aurais pu multiplier ou du moins prendre le temps de rechercher dans ce texte et les autres les traces de votre for(t) intérieur, celui qui résiste.


What happens in Derrida ? Voilà bien la question. Lorsque vous évoquiez de Man dans le passage cité plus haut, j’étais là.


J’ai choisi ce livre parce que j’ai « performativement » assisté à deux de ses points d’achoppements les plus sensibles : « Comme si c’était possible… », que j’ai lu à sa parution (comme tant d’autres me-direz vous) ; et « Le ruban de machine à écrire », qui était une série de conférences et s’intitulait alors « Matière et mémoire14 »


Je n’ai aucune excuse à formuler pour oser ainsi étaler ce qui pour moi est autobiographique. Cher Jacques Derrida, nous nous sommes revues depuis cette date, de manière moins intime tout à la fois et moins officielle. Je vous ai servi un café. Nous ne nous sommes jamais réellement parlés. Ce que j’ai à vous dire, je le tiens secret, il ne concerne que vous et moi.


Il réside toutefois dans la littérature. Je voulais faire une lecture sur vous et l’un de vos livres, et montrer le lien que les deux pouvaient entretenir. Au terme de cette missive, je ne sais plus que dire, sinon, vous citant une dernière fois :


la littérature alors, en héritière fidèle infidèle, en héritière parjure,

demande pardon parce qu’elle trahit. Elle trahit sa vérité.

(PM 398)


Je sais que même après votre disparition que je souhaite la plus tardive, votre œuvre, exaucée et légitimée, continuera de s’enrichir, et votre nom, d’œuvrer.



Fidèlement vôtre,

Benoît Vincent




VERBATIM


Je finissais d’écrire ce texte lorsque Jacques Derrida est mort,

l’âge de soixante-quatorze ans, le 09 octobre 2004.

Je renonçai à y inclure la véritable missive

qui devait introduire cette lecture à Derrida ;

je ne renonçai pas à publier ce texte.

Depuis la parution de Papier Machine,

les livres furent encore nombreux et les lectures d’autant plus.


Parmi tous ces nouveaux témoignages,

je ne retiendrai que deux exemples montrant

comment l’homme et le philosophe,

de plus en plus, cohabitaient.


D’abord deux interviews accordées en mars dernier,

l’une au Monde15, l’autre aux Inrockuptibles16,

lesquelles évoquaient la maladie de Derrida, son pharmakon.

Enfin le texte publié en réponse à la question

de la Quinzaine littéraire, cet été : « Pour qui vous prenez-vous ? ».

Ç’aurait pu être le titre de cette lecture ;

mais la réponse est bien celle-là, unique et sincère,


de feu Jacques Derrida.



De garder mon enfance et mon désir en vie. Avec le sentiment, à la fois désabusé

et fou d’espérance, que je n’ai pas encore commencé17


*


Je peux dire que je l’aime.




1 « Some Statements and Truisms about Neologisms, Newisms, Postisms, Parasitisms, and other small Seismisms », in The States of Theory, David Carroll (éd.), New York, Columbia University Press, 1989, p. 80.

2 Ce n’est pas le propos ici, mais on remarque comment un mot, désignant concept, peut être vulgarisé, repris à satiété, parfois déformé, parfois galvaudé ; le parcours est similaire, qu’il s’agisse de la résilience de Boris Cyrulnik, et de la différance de Derrida. Ceci sur fond de “mélecture” Sokal (cf. infra, note 4).

3 Premier livre qui était en fait le second, du fait de l’existence d’un premier – 1 en la figure de L’origine de la géométrie (PUF 1962), où le titre indique le chiffre, le calcul éventuel, le polygone, aussi. Puis ce premier premier –1 sera lui-même « doublé » d’un second premier –1 , avec ce mémoire publié à son tour, Le problème de la genèse dans la philosophie de Husserl, publié, encore, aux PUF en 1990. Vous faites ainsi reculer les limites originelles de l’œuvre-Derrida, chaque fois plus loin, comme en la quête d’un big-bang derridien, là où explose pour la première fois le concept, l’écriture, les lignes d’écritures qui remplissent des pages et qui remplissent des lignes depuis ? et continueront de le faire jusqu’au problématique big-crush derridien.

4 On m’objectera qu’il y aussi des circonstances à telle ou telle citation, une histoire de sujet, de méthode, voire de biographie. J’en ai bien conscience. Je remarque que PM regroupe un grand nombre de ces sujets, méthodes, circonstances différentes.

5 C’est d’ailleurs tout le problème de la confusion née de ladite « affaire Sokal-Bricmont », sur laquelle vous revenez plusieurs fois, et qui est, aux yeux de celui ou celle qui a lu en son temps le débat qui vous « opposa » à Paul Ricœur après la publication de Marges. De la philosophie, comme une mécompréhension de votre travail depuis ce même Marges au moins. En fait, tout votre propos est contenu dans un nombre minime de problèmes épistémologiques « de base ».

6 Rhizome, Les Editions de Minuit, 1976.

7 Circonfession, in Geoffrey Bennington, Jacques Derrida, Paris, Le seuil, p 70sq, séquence 14.

8 Les lecteurs fidèles savent (ou soupçonnent) qu’entre Marges et Khôra il n’y a qu’un pas, ou moins, et qu’il y a plus aussi, qu’il n’y a pas qu’un pas, comme vous le dites aussi dans Parages. Et que « Comme si c’était possible » ressemble à l’œuvre de l’œuvre, son cœur. Ils savent aussi (ou le soupçonnent) que « Le ruban de machine à écrire », sous-titré « Limited ink II » est la suite ou le complément, ou la traduction de Limited Inc.

9 On lira par exemple, mais cet exemple déborde considérablement les limites de cette lettre et de ce livre, comment vous vous accrochez au texte et à la pensée d’Austin, revenant encore sur eux dans « Comme si c’était possible, “within such limits” », et depuis au moins Limited Inc. « et ailleurs » (PM 286n1) : « Or j’en demande pardon. Sincèrement. Mais non sans m’engager de nouveau à répondre. »

Mais ici c’est la problématique engagé par votre lecture d’Austin qui se met en branle. Voici juste un extrait : « [Austin] s’excuse donc de ne pas traiter sérieusement de l’excuse, et de rester ou de laisser ainsi dans l’ignorance au sujet de ce que veut dire s’excuser. Et cela au moment où (contradiction performative ?) il commence par s’excuser lui-même — par feindre de le faire plutôt, par s’excuser de ne pas traiter l sujet de l’excuse.

L’aura-t-il traité ? Peut-être. Au lecteur de juger, au destinataire de décider. C’est comme une carte postale dont le destinataire virtuel aurait à décider si oui ou non il la recevra, et si c’est bien à lui qu’elle s’adresse. La signature est laissée à l’initiative, à la responsabilité, à la discrétion de l’autre. »

Ceci appelant une fois encore, par le pivot de cette même citation d’Austin (« A plea for excuses », p. 185), reproduite à l’identique (PM 67 et 286), à parler du fameux « dernier mot », qui, rappelez-vous, est le « il y a » pour Blanchot. Peu importent les batailles théoriques, ce qui nous intéresse ici c’est ce que vous dites vous-même de la querelle, symbolisée peut-être par cette répétition d’une citation. Page 67 : « Mais j’en traite ailleurs et je dois laisser cela en chantier. » Et page 286n1 : « De cette impureté […], j’ai aussi tenté de tirer quelques conséquences (dans Limited Inc. et ailleurs). Je pourrais, si le temps et l’espace de cet exercice m’étaient donnés, y reconduire à peu près tout ce que j’ai pu tenter de penser jusqu’ici. »

10 Il y aurait aussi beaucoup à dire aussi de la traduction de l’article de Sokal en français, où ce dernier tente de montrer que certains auteurs n’ont jamais été attaqués, dont il dresse liste, quand dans la version anglaise « mon nom avait été opportunément exclu, lui seul, de la même liste » (PM 280).

11 De la Revue internationale de philosophie dans un numéro spécial, « Derrida with his Replies », où justement le maître répondait à Michel Meyer, Daniel Giovannangeli, Karel Thein, John Sallis, Christopher Norris, Arkady Plotnisky et Christopher Johnson.

12 Une remarque : le livre actuel, l’architexte internet, a inventé une manière de protection juridique pour les textes, sons, images ou autres mis en ligne par des particuliers et donc offerts à toutes les réutilisation possibles. Cette « philosophie » de l’open source, donne ainsi des projets tels que Wikipedia ou Creative Commons. Il y aurait toute une analyse textuelle à réaliser sur ces nouveaux supports, le rôle de l’auteur, le suivi des droits...

13 Voir un peu plus loin les récents soubresauts de cette nouvelle (et ambiguë) position, infra : « Verbatim ».

14 Prononcées les 22, 24 et 25 janvier 2001 à la Bibliothèque Nationale de France.

15Publiée dans Le Monde du 19 août 2004.

16Les Inrockuptibles n° 435, du 31 mars au 06 avril 2004.

17La Quinzaine littéraire, numéro spécial, « Pour qui vous prenez-vous ? », enquête de Bertrand Leclair auprès d’une centaine d’auteurs, du 1er au 31 août 2004, p. 16.

            Qu’est-ce qui est réellement en jeu ou hors-jeu, dans le cas de votre œuvre ? Ou qu’en est-il de l’en jeu et du hors-jeu en elle ? Quelles sont les enjeux d’une telle œuvre ?

 
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